Les marins du Marginella .

Publié le par domik27

Société

À Cherbourg, l’errance immobile des marins du Marginella

Déréglementation . Vingt et un marins originaires d’Europe de l’Est et de Russie sont bloqués depuis quatre mois et demi sur leur bateau poubelle. Et cela sans le moindre salaire.

Cherbourg (Manche),

correspondance particulière.

Certes, un marin sait prendre son mal en patience. Les 23 membres de l’équipage du thonier russe Marginella commencent pourtant à trouver le temps long. Depuis le début du mois de juillet, leur bateau de 55 mètres de long et… vingt-deux ans d’âge est assigné à demeure le long du quai de Normandie, à Cherbourg, entre la zone de l’arsenal et le terminal d’Areva. Le bateau appartenant à une compagnie russe, de l’armement Rastuna Kaliningraskaya, ne pourra reprendre la mer qu’à certaines conditions très strictes posées par l’autorité portuaire. Notamment payer les frais de remorquage facturés 450 000 euros par la société Abeille International… Le 23 juin, ce thonier équipé pour la pêche hauturière était parti pour une campagne au large des côtes africaines, un travail des plus pénibles. Avec 23 marins à son bord, 17 Russes, 1 Biélorusse et 5 Ukrainiens, le bateau, qui affiche une trentaine de campagnes sur toutes les mers du globe, venait de subir un carénage en bonne et due forme, selon l’administrateur judiciaire du bateau à Cherbourg.

C’est là pourtant que les ennuis vont commencer. Le 27 juin, alors que le navire est en transit en mer du Nord, un premier feu se déclare dans la salle des machines. Les marins maîtrisent l’incendie avec les moyens du bord. Le capitaine Alexandre Tolpegin estime alors que la situation du thonier est dangereuse et demande un accostage pour une réparation d’urgence. L’armateur refuse et exige la poursuite de sa mission pour se rendre sur les zones de pêches, très lucratives en cette saison et où la concurrence bat son plein avec les flottes nippones. Le 3 juillet, dans le détroit du Pas-de-Calais, un nouveau feu, avec cette fois des conséquences au niveau des machines, par mer « forte à très agitée ». Le 6 juillet, même scénario, au large de l’île de Wight, dans les eaux territoriales britanniques, un nouveau sinistre se déclare qu provoque le black-out total et prive le bateau de toute propulsion. Après le lancement d’un appel de détresse, le Marginella est remorqué par l’Abeille Liberté jusqu’à Cherbourg, seul port en haut-fond pouvant accueillir des gabarits de ce type par tous les temps.

L’occasion pour deux représentants de la Fédération internationale des ouvriers du transport (ITF), de se rendre à bord. « Les premiers contacts, raconte Michel Oury de l’ITF, montraient déjà une situation très compliquée. » Le Marginella fait l’objet d’une mesure conservatoire et les salaires des marins ne sont pas payés. Le 12 septembre, l’armateur du navire se rend à Cherbourg et promet de verser une partie de ces salaires en roubles et l’autre en dollars. Un départ était même prévu le 26 octobre en bus vers la Russie mais, à ce jour, les billets et les visas n’étaient toujours pas payés. Aussi, pour la majorité des marins, pas question de quitter le thonier, une attitude synonyme d’abandon de poste et de licenciement.

À Cherbourg, les militants de l’ITF s’interrogent. « La compagnie vient de se voir attribuer 7 millions d’euros via la Communauté européenne et la Russie. Le thon rouge est un business très lucratif… » Sur les quais, on parle aussi d’argent à blanchir, celui de la mafia des pays de l’Est. Dans les cabines, l’équipage, lui, n’est guère bavard. Personne d’ailleurs ne parle anglais et le capitaine communique via le traducteur de son ordinateur.

Entre le rinçage du bateau, pourtant bien rouillé, les parties de cartes et de fléchettes, on passe le temps comme on peut, mais les fruits et les légumes commencent à manquer. Les premiers vivres (des concombres, des oignons, des pommes de terre et du tabac), envoyées par la municipalité socialiste et le CCAS, redonnent provisoirement le sourire à l’équipage. L’un des marins apprendra même qu’il est papa depuis quelques jours

Jean-Paul Hellequin, président de l’Association des syndicats de marins CGT et de l’association Mor-Glaz, fut l’un des premiers à attirer l’attention sur le « Marginella ». Et l’un des rares à monter à bord. « Un quart des navires sur cette zone de pêche sont des bateaux poubelles. À n’en point douter, c’est le cas du Marginella. Il n’y a pas la moindre convention collective… » Pour Mor-Glaz, les autorités maritimes ne font pas leur travail. En I999, rappelle Jean-Paul Hellequin, la loi prévoyait un fonds de solidarité, mis en place à l’initiative de Jean-Claude Guayssot, alors ministre des Transports. « Mais on n’a pas encore touché à ces sommes pourtant providentielles. »

Sur les salaires des marins, les plus optimistes évoquent un versement courant novembre. Une nouvelle table ronde doit être organisée avec tous les partenaires concernés. C’est enfin le 23 novembre que l’affaire sera jugée par le tribunal administratif de Cherbourg. Peut-être la fin d’une longue histoire pour les marins abandonnés du Marginella.

Jean-Sébastien Barrey

l' Huma du 02 / 11 / 07

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