On nous a eus,sur le traité européen comme sur le reste .

Publié le par domik27

« On nous a eus, sur le traité européen comme sur le reste »

NEMOURS . La ratification à la sauvette du traité de Lisbonne par les députés accentue le mouvement de défiance envers Nicolas Sarkozy et sa politique. Reportage en Seine-et-Marne.

L’affaire n’a pas suscité, comme en 2005, de débat public passionné. Mais la ratification du traité de Lisbonne par le Parlement laisse, chez des électeurs, des traces profondes. Avec l’amer sentiment d’avoir été floués, deux ans et demi après le « non » au projet de Constitution européenne. Un sentiment exprimé en des termes parfois très durs, par les électeurs rencontrés à Nemours (Seine-et-Marne). Cette ville à direction socialiste, où la droite est bien implantée, avait massivement voté « non » en 2005, comme en 1992 lors du référendum sur le traité de Maastricht.

discrédit sur la politique

Qu’elle se soit rangée dans le camp du « oui » ou celui du « non » en 2005, qu’elle ait voté à droite ou à gauche lors des dernières élections, aucune des personnes interrogées ne doute de la gémellité des deux textes, et du caractère libéral du traité ratifié. Au-delà du jugement sévère porté sur l’actuelle majorité, c’est sur la politique elle-même que le coup de force de la ratification parlementaire jette le discrédit.

« On nous a eus, sur la Constitution européenne comme sur tout le reste !, s’emporte une retraitée sous le regard approbateur de son mari. On nous a toujours. Ils donnent le fric aux gros, et nous, les petits, on n’a jamais rien. » Elle évoque aussitôt, sur le ton de la colère, l’indigence des retraites : « Nous avons travaillé toute notre vie, et maintenant nous peinons, chaque mois, à joindre les deux bouts. »

Moins vindicatif, un jeune urbaniste, partisan du « oui » en 2005, dit « comprendre le choix de la voie parlementaire ». « Ce traité va renforcer la gouvernance de l’Europe. Après, libéral ou social, ça dépendra de ce que l’on fera de l’Europe. » Mais, nuance-t-il, « Je comprends l’énervement de ceux qui ont voté ” non “. Il y a un sentiment légitime de passage en force. » Un travailleur social, qui a lui aussi voté « oui », craint que l’Europe ne soit « devenue une grosse machine bien installée, où les citoyens sont oubliés ». L’intervention, dimanche soir, du chef de l’État, qu’il a écouté « d’une oreille distraite », ne l’a pas convaincu. « Sur ce traité, on aurait pu nous interroger de nouveau, et prendre notre avis en considération », juge-t-il.

Même sentiment d’être tenu à l’écart chez un jeune ambulancier. En préambule, il tient à dire qu’il est « pour l’Europe et fier que la France ait contribué à la construire ». Mais, explique-t-il, « la Constitution européenne ne correspondait pas à mes attentes, parce que je veux qu’on tire tous les pays vers le haut, pas que l’on organise la concurrence entre les salariés ». Le vote des députés en faveur du traité de Lisbonne n’étonne pas cet électeur de gauche : « On a beau voter pour essayer de se faire entendre, on n’est jamais écoutés. Gauche ou droite, ils font des promesses, mais ne les réalisent jamais. » « On se demande pourquoi on continue à voter, puisqu’ils n’en tiennent jamais compte », renchérit sa collègue, qui a elle aussi voté « non ».

Sur l’avenue principale qui enjambe le Loing, les Nemouriens passent avec indifférence devant la permanence de Jacques Nave, candidat UMP dissident aux municipales, soutenu par le député Didier Julia, dont la silhouette s’étale en grand format sur la vitrine auprès de celle de Nicolas Sarkozy. « On a beau voter, rien ne change », tranche un jeune chômeur, habitant de la ZUP voisine, interrogé sur le traité européen. Il enchaîne spontanément sur l’élection de Sarkozy. « Tout ce que je sais, c’est que, depuis qu’il est arrivé, tout empire dans ma vie. Impossible de décrocher un boulot, même en intérim. Et encore, j’ai de la chance, je suis Français, j’ai des papiers. Pour ceux qui n’en ont pas, c’est devenu l’enfer. »

Près de l’un des innombrables canaux qui irriguent la ville, une ouvrière à la retraite ne dissimule pas son écoeurement. « On a voté. Et comme on a dit ” non “, on nous tient à l’écart. » Pour elle, « Depuis que c’est l’Europe, ça ne marche pas bien. Surtout pour les petites gens. Ils sont déjà incapables de faire une bonne politique en France. Alors à vingt-sept… »

le doute s’est installé

« Revenir sur le “non” des Français, c’est une absurdité, pense aussi cette responsable d’une plate-forme de service après-vente. Je ne vois pas l’intérêt de demander leur avis aux Français si c’est pour faire le contraire. C’est grave. » Pour elle, si l’hypothèse d’un nouveau référendum a été écartée, c’est parce que « la France aurait dit “non” une deuxième fois ». « On ne protège plus notre économie, nos emplois, nos valeurs, notre identité, analyse-t-elle. L’Europe est un ensemble important face aux États-Unis et à la Chine. Mais eux se protègent. » Et de citer, elle aussi, « les fins de mois pas toujours heureuses », ses filles qui « ne peuvent pas vivre avec le SMIC » et « la multiplication des emplois précaires, sous- payés, que les gens acceptent par peur de tomber dans le chômage ». « Au lieu de dilapider l’argent dans des dispositifs inutiles, il faudrait rehausser les salaires pour relancer l’économie », suggère-t-elle, en insistant sur « le lien » entre choix économique et politique européenne. Ancienne ouvrière en usine, devenue cadre après avoir repris des études, elle a voté pour la première fois en 2005. Pour dire « non » à la Constitution européenne. Deux ans plus tard, elle donnait sa voix à Nicolas Sarkozy, séduite par « son discours volontaire » et sa promesse de « résultats ». Aujourd’hui, le doute s’est instillé. Mais elle veut croire que « neuf mois, c’est encore tôt pour tirer un bilan définitif ».

Rosa Moussaoui

l' Huma du 14 / 02 / 08

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