APICULTURE : Nous avons tous besoin des abeilles .
Apiculture :
« Nous avons tous besoin des abeilles”
Pesticides, OGM, frelon asiatique… : Henri Clément, président de l’Union nationale de l’apiculture française (UNAF), fait le point des problèmes auxquels est confrontée l’apiculture. Et rappelle le rôle fondamental joué par les abeilles dans notre alimentation.
Photo UNAF
Henri Clément, président de l’UNAF : « On pourra toujours importer du miel, mais on ne pourra jamais importer des abeilles pour assurer la pollinisation ».
La Terre : Comment se porte aujourd’hui l’apiculture française ?
Henri Clément : La situation s’est redressée, depuis 2005 et le retrait effectif des insecticides Gaucho et Regent. Nous avons eu un excellent hivernage 2006-2007 et de très bonnes récoltes de printemps 2007, malheureusement compromises par un été très défavorable sur le plan météorologique. La mortalité a retrouvé son niveau naturel, alors que nos collègues des pays étrangers, où Gaucho et Regent sont encore utilisés, restent confrontés à des mortalités élevées. La France dans ce domaine a été un pays phare. Nos collègues apiculteurs du monde entier espèrent gagner à leur tour ce que nous avons obtenu, mais sans y parvenir pour l’instant.
Les autres causes évoquées pour le phénomène de dépérissement - alimentation, parasites… - vous semblent négligeables ? Il y a différentes causes, mais surtout il y a une hiérarchie de ces causes - et aussi certaines sur lesquelles nous sommes impuissants à agir, comme les conditions climatiques, qui expliquent notamment la faiblesse des récoltes sur le châtaignier ou la lavande. Des parasites comme le varroa peuvent aussi faire des dégâts. Mais dans la réalité, on constate que les produits phytosanitaires ont un rôle prépondérant dans la mortalité des abeilles.
Va-t-on vers une interdiction définitive ? J’espère en tout cas qu’on n’ira pas vers une nouvelle autorisation ! Il faut rester prudent, comme le montre le cas du Cruiser, autorisé cette année en enrobage sur le maïs. Il y a de très fortes pressions des firmes pour que ces produits soient homologués. J’ai sous les yeux la notice du Cruiser, rédigée par le fabricant. Je lis : « Dangereux pour les abeilles. Ne pas introduire de plantes pouvant devenir attractives pour les abeilles dans la rotation culturale, ou appliquer des mesures permettant de limiter l’exposition des abeilles. » Et « pour protéger les oiseaux et les mammifères sauvages les semences traitées doivent être enfouies dans le sol. » Ce n’est pas moi qui le dit : c’est eux !
Mais que diriez-vous à vos collègues agriculteurs qui s’inquiètent de ne plus pouvoir protéger leur maïs ? Je leur dirais déjà que depuis deux ans, la production de maïs s’est maintenue, voire a gagné en rendement. Par ailleurs, adopter une vraie rotation des cultures limiterait le besoin de recourir à une protection phytosanitaire. On sait très bien que faire du maïs sans arrêt sur les mêmes parcelles favorise l’apparition des insectes nuisibles.
Vous vous inquiétez aussi de la future loi sur les OGM. Pourquoi ? Quatre points au moins nous posent problème. Premièrement, nous considérons qu’une plante qui inclut un gène insecticide ou herbicide devient elle-même une petite fabrique phytopharmaceutique, et doit à ce titre subir les procédures d’homologation des phytosanitaires. Ce n’est absolument pas le cas pour l’instant. Deuxièmement, nous voulons pouvoir faire du miel sans OGM. Or avec des cultures OGM, les produits de la ruche seront contaminés par les abeilles elles-mêmes. Ce sont d’excellents agents de pollinisation qui peuvent voler sur trois, quatre, cinq kilomètres ou plus. Alors ce ne sont pas les distances de 50 ou 100 mètres entre les cultures, préconisées dans la loi, qui empêcheront la contamination. Troisièmement, nous demandons que ne soit pas mis en œuvre le projet de zonage OGM/non OGM prévu par cette loi. Nous voulons pouvoir continuer à installer nos ruches sur l’ensemble du territoire. C’est une question essentielle : d’après l’INRA, 35 % de la quantité de notre alimentation et 65 % de sa diversité dépendent de la pollinisation par les abeilles. Enfin concernant l’indemnisation en cas de contamination, nous voulons un fonds auquel les fabricants eux-mêmes contribuent. En effet, si autour d’un rucher il y a plusieurs champs OGM, qui sera tenu pour responsable de la contamination ? Ce seront des débats sans fin ! S’il y a contamination, qu’on ne cherche donc pas systématiquement à savoir qui a contaminé, et que l’indemnisation prime avec un fonds financé par un prélèvement sur les firmes qui mettent les OGM sur le marché.
Et sur le front du frelon asiatique vespa velutina, où en sommes-nous ? Il gagne du terrain. Il occupe aujourd’hui un grand tiers sud-ouest, des Charentes à Montpellier en passant par la Creuse. Au début, c’est encore tolérable. Mais quand le nombre de nids grandit, ils attaquent et détruisent les colonies d’abeilles. Voilà un an et demi que nous tirons la sonnette d’alarme, mais les ministères se renvoient la balle, personne ne veut s’en occuper. Et pendant ce temps le frelon s’implante. Il est tellement vorace que quand il va prendre le nectar des fleurs, il les détruit en partie et sur les fraises, par exemple, ça donne des fruits difformes, invendables. Sur le plan de la santé publique, on commence à voir des nids en ville : faudra-t-il que des enfants envoient un ballon dessus et qu’il y ait un drame pour que les pouvoirs publics réagissent ?! Nous demandons la mise en place d’une vraie cellule de crise au niveau national, afin d’établir une véritable stratégie de lutte pour faire baisser la pression de ce prédateur.
Finalement, quelles perspectives voyez-vous pour l’apiculture ? D’abord, elle représente un gisement d’emplois négligé, qui pourrait faire vivre de nombreuses familles. Ensuite, on pourra toujours importer du miel, mais on ne pourra jamais importer des abeilles pour assurer la pollinisation. Nous avons tous besoin des abeilles. Or aujourd’hui elles se portent mieux en ville qu’à la campagne ! Il est grand temps que les pouvoirs publics prennent la mesure du problème et soient porteurs de solutions pour que l’abeille retrouve la sérénité dans nos campagnes.
L’Unaf et de nombreuses organisations apicoles, syndicales et environnementales regroupées dans la Coordination des apiculteurs de France appellent à manifester jeudi 21 février à Paris, sous la tour Eiffel, sous le slogan « Non à l’insecticide Cruiser tueur d’abeilles et de biodiversité ! ». Renseignements sur le site de l’UNAF (http://www.unaf-apiculture.info/) où l’on peut également apporter son soutien au programme national « l’Abeille, sentinelle de l’environnement ». 15 000 apiculteurs ont disparu entre 1995 et 2005. Sur la même période, la production a chuté de 30 % et les importations ont triplé. En 2007, la récolte totale a été de 18 000 tonnes, en baisse de 2 000 tonnes sur 2006. Les importations, elles, ont dépassé 20 000 tonnes…
par Propos recueillis par Olivier Chartrain
LA TERRE