Une monnaie unique au coeur de la crise .
Par Jean Aqua le mardi 6 janvier 2009, 16:23 - Economie - Lien permanent
Pour Denis Durand, économiste et syndicaliste, membre du Conseil national du PCF, une toute autre utilisation de l’euro reste possible.
L’euro est-il un « bouclier anticrise » ou l’emblème d’une Europe livrée aux ravages de la finance ?
Conçue et réalisée en plein essor de la libéralisation et de la financiarisation de l’économie mondiale, l’Union monétaire européenne fête le dixième anniversaire de l’euro au milieu d’une crise qui frappe de discrédit les politiques qui ont nourri l’expansion insensée des marchés financiers. Et pourtant, les velléités de critiques qui s’exprimaient encore récemment dans les milieux dirigeants, jusque dans la bouche du président de la République, ont fait place à un concert d’éloges envers la BCE et sa politique.
L’euro mérite-t-il cet étonnant consensus ?
Pour répondre à cette question, il faut prendre en compte la double face des objectifs qui ont inspiré la construction monétaire européenne, telle qu’elle s’est déroulée jusqu’à présent. D’un côté, dans un monde où les monnaies flottent au gré des mouvements de capitaux spéculatifs, une coopération monétaire est indispensable entre les pays européens qui entretiennent des relations commerciales, économiques, politiques extrêmement étroites. D’un autre côté, toute la construction européenne a été subordonnée à un but : attirer vers les marchés financiers européens les capitaux libres de rechercher sur toute la planète la rentabilité maximale. D’où la poursuite d’une politique de taux de change élevés, appuyée sur des taux d’intérêt plus élevés qu’aux États-Unis et sur le « pacte de stabilité ». Pour compenser le renchérissement des produits européens face à leurs concurrents de la zone dollar et des pays émergents, les entreprises européennes étaient ainsi poussées à exercer une pression sans cesse croissante sur les coûts salariaux et sur l’emploi.
Mais à quel coût pour le potentiel économique de la zone euro, et pour ses salariés ?
Depuis des années, les bas salaires pèsent sur les débouchés des entreprises tandis que l’insuffisance de l’emploi et de la formation handicape leur efficacité économique. La faiblesse de l’activité anémie les recettes fiscales et rend exsangues les services publics. L’ambition de rivaliser avec le dollar dans la course à l’attraction des capitaux a-t-elle été réalisée pour autant ? Non. Sur le terrain monétaire, la part de l’euro dans les échanges et surtout dans les placements s’est accrue mais sans menacer la place du dollar comme monnaie commune mondiale de fait. Ces dernières années, lorsque le financement du déficit commercial abyssal des États-Unis a donné lieu à un affrontement larvé entre les autorités monétaires américaines, chinoises et japonaises, l’Europe n’a pas vraiment pesé et l’euro a servi de variable d’ajustement. Certes, les mouvements spéculatifs entre devises européennes ont par définition disparu quand ces devises ont cessé d’exister, mais les industries européennes et leurs salariés ont pris de plein fouet les yo-yo de plus en plus violents du dollar.
La création de la zone euro n’a pas rendu plus cohérentes les évolutions des différentes économies qui la composent. En témoigne, tout particulièrement, le fossé qui s’est à nouveau creusé entre les performances allemandes à l’exportation et les déficits commerciaux de plus en plus accentués de la France. Alors que jusqu’à la fin de 2007 les marchés accordaient la même confiance à la dette de l’État français qu’à celle de l’État allemand, Paris doit aujourd’hui payer à ses créanciers des intérêts supérieurs d’un demi-point au taux des obligations fédérales allemandes. L’écart atteint 1,5 point pour l’Italie !
Si ces tendances venaient à s’aggraver, comment la zone euro maintiendra-t-elle sa cohésion face aux soubresauts monétaires que peut faire craindre la dégradation économique attendue en 2009 ?
Plutôt qu’un euro utilisé comme machine de guerre contre les salaires et l’emploi, il faudrait donc un euro qui contribue à renforcer les ressorts fondamentaux de l’économie européenne : une nouvelle sélectivité du crédit bancaire, contre l’inflation des marchés financiers et pour le développement de l’emploi, de la formation, de la croissance réelle. Au lieu d’un euro intégré dans le système de domination du dollar, il faudrait une nouvelle coopération avec les pays émergents qui essayent de s’émanciper de cette domination. Au lieu d’institutions antidémocratiques et éloignées des citoyens, il faudrait de nouveaux pouvoirs pour les travailleurs, y compris là où se prennent les décisions sur la création et l’utilisation de l’argent. Depuis les entreprises et les bassins d’emploi jusqu’au sein d’un pôle financier public (comme le récent congrès du PCF a tenu à le préciser dans les orientations qu’il a adoptées) et jusqu’aux choix européens en matière d’orientation du crédit.
Entretien réalisé par O. M.