Agriculture . Le prix perçu par l'éleveur pour la la viande porcine est au plus bas. Celui des aliments destinés aux cochons a augmenté de plus de 50 %. La ruine menace des producteurs.
Côtes-d'Armor, envoyé spécial
Il a 28 ans et vient de succéder à ses parents sur une centaine d'hectares en fermage dans les Côtes-d'Armor. Il s'était dit qu'il ne se lancerait pas dans le métier d'éleveur. Mais il y est tout de même venu après avoir été salarié dans une coopérative agricole. Sur son exploitation paissent 27 vaches limousines et leurs veaux. Il cultive aussi 30 hectares de céréales et d'oléagineux mais son activité principale consiste à élever des porcs avec 170 truies mères. Il est membre du syndicat Jeunes agriculteurs, se dit disposé à parler de tout mais refuse que son identité apparaisse dans un journal, quel qu'il soit.
En 2006 les cours du porc étaient corrects. « J'avais un peu de réserves pour débuter 2007. Mais je n'ai rien gagné durant les six premiers mois de l'année et entre juin et septembre j'ai perdu 15 euros par cochon engraissé. Actuellement je dois perdre entre 25 et 30 euros par animal . J'ai emprunté 300 000 euros pour acheter mon cheptel et mes bâtiments. Si les cours ne se redressent pas rapidement je serai en dépôt de bilan dans moins d'un an. »
80 % des porcs élevés en France y sont aussi consommés, environ 20 % sont exportés, souvent sous forme de salaisons et de charcuteries. Mais les gros bassins de production d'Espagne, d'Allemagne et des Pays-Bas sont aussi sur le marché français et la grande distribution sait faire jouer la concurrence. En raison de la faiblesse du dollar par rapport à l'euro, les exportations vers les pays tiers sont impossibles sans les fameuses « restitutions » européennes. Sauf que la Commission de Bruxelles ne veut plus en accorder, estimant que cela reviendrait à « donner un mauvais signal au marché ».
La production porcine européenne a toujours évolué de manière cyclique sur fond de concurrence féroce et d'absence de régulation de l'offre. Quand les prix sont élevés, les éleveurs ont tendance augmenter leur nombre de truies en gestation. Il arrive un moment où l'offre dépasse la demande. Les cours chutent alors très en dessous du prix de revient pendant des mois. Les producteurs les moins solides financièrement sont obligés d'arrêter.
éleveur depuis 20 ans à Plouisy dans les Côtes-d'Armor, Thierry Thomas ne compte plus les crise subies et suivies de « rémissions » plus ou moins durables. « Entre 5 % et 10 % des élevages arrêtent de produire à chaque fois, mais le volume global de la production bretonne ne diminue pas », note ce militant de la Confédération paysanne travaillant sur 45 hectares avec 84 truies, témoin des agrandissements permanents de certains élevages, notamment ceux que détiennent les dirigeants issus du syndicat majoritaire, bien placés à la tête des groupements de producteurs, des coopératives et autres lieux de pouvoir dans la profession .
Il reste que la crise actuelle présente un caractère inédit. A la baisse cyclique des prix s'ajoute cette fois une hausse du prix des aliments supérieure à 50 % sur un an. Et la grande distribution met la pression sur les ateliers d'abattage et de découpe pour obtenir des prix bas et financer des promotions. Les abatteurs reportent la difficulté sur les éleveurs qui n'ont d'autres choix que de céder aux enchères descendantes du marché au cadran ou de continuer de nourrir leurs cochons.
« Dans mon syndicat, nous estimons que les distributeurs s'offrent aujourd'hui des marges de 40 % sur la viande fraîche, sauf sur les promotions qui sont aussi essentiellement financées par les abatteurs, donc les éleveurs. Les promotions produisent aussi leurs effets pervers. Le consommateur qui aura trouvé des côtes de porc à 3 euros le kilo en promo rechignera ensuite
à payer cette viande à son juste prix,
autour de 8 euros le kilo », note notre premier interlocuteur avant d'ajouter :« Pour l'instant le Crédit agricole et le Crédit mutuel de Bretagne me suivent en me prêtant de l'argent. Mais je viens d'apprendre que dans le Finistère on compte déjà 120 éleveurs à qui les banques refusent désormais tout crédit. » Cette crise dépasse toutes les précédentes par sa brutalité. L'absence de stocks céréaliers voulue par la Commission européenne ces dernières années, a ouvert les portes à la spéculation. Mal payée aux éleveurs aujourd'hui, la viande porcine sera peut-être très chère pour le consommateur dans moins de deux ans quand une partie de la profession aura disparu.
Gérard Le Puill
l' Huma du 12 / 12 / 07